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ÜNWAYRTHAN : PLONGÉE DANS UNE RÉÉCRITURE

Les ouvrages sont des montagnes que les vents du temps de leurs outrages amenuisent. Mais ces montagnes, lorsqu’elles s’érodent peuvent être rebâties. Je suis de ces fous qui, après avoir passé des mois à arpenter la montagne et à la façonner s’en vont durant des âges pour y mieux revenir et rebâtir ce que le temps efface, élevant plus haut encore les sommets disparus. Mon premier roman, intitulé «L’Ombre des Trois Pics », est le premier des textes que j’éditais, le premier que je te présentais, Arpenteur, le premier à t’ouvrir une porte vers les Terres d’Ilhyya et toutes ses merveilles. Mais de ces âges troublés, de ces sombres temps il demeurait à mes yeux trop de zones d’ombre. Alors, après quelques octes passées loin de ces monts, je décidai d’y revenir. Par la plume et l’encre je reprenais place en les palais aux grimoires et me replongeais dans l’histoire du bourreau.

 

Écrire une histoire est d’ordinaire une chose fort ardue, rare sont ceux qui témoignent de ces royaumes avec la volonté d’en raconter jusqu’aux jours les plus noirs et sans en rien omettre. C’est précisément pour cette raison, par ce que je ne voulais rien omettre, que j’ai décidé de pousser plus loin mes recherches et de plonger à nouveau dans les archives des érudits de l’île d’Izayla. Aux confins des royaumes je dus aller, cherchant dans les salles aux océans de parchemins, les souvenirs de ces batailles et de ces temps. Le grimoire originel de L’Ombre des Trois Pics était incomplet. Incendies et tempêtes, sortilèges et arcanes ont effacé des œuvres du bourreau bien des parts. Les royaumes tentèrent d’effacer de la mémoire des hommes jusqu’au souvenir de son nom. Mais je ne pouvais, en ma qualité, laissait perdre tant de témoignages. Alors je décidais de reprendre la plume.

 

Réécrire ce grimoire n’était une simple question de correction de fautes, toutes les plumes en font, même les plus célèbres. C’était une question de vérité. Par les vents de la mémoire je reprenais le récit précisément à l’instant de son meurtre le plus ignoble et le plus nécessaire. Ces souvenirs ne sont inscrits nulle part ailleurs que dans la nouvelle version de ce manuscrit dont j’ai caché des copies ensorcelées en bien des bibliothèques des royaumes. Réécrire L’Ombre des Trois Pics est pour moi un acte de témoignage nécessaire. J’ajuste les traductions des poèmes anciens, reprends les paroles rapportées pour leur rendre justesse et verve. Les zones d’ombre peu à peu se lèvent, laissant paraître des temps plus odieux encore que ce que les légendes racontent.

 

Lever des zones d’ombre est nécessaire mais parfaitement inutile si celui qui lit ne possède pas les connaissances suffisantes. Le grimoire de sagesse élémentaire qui jadis accompagnait L’Ombre des Trois Pics va être revu et étoffé de nouvelles connaissances que les études des Érudits ont apporté. Au cours du récit, si tu es un ancien possesseur de ce grimoire, tu as souvent entendu parlé d’une ombre tapie dans l’âme du bourreau, d’une âme faite d’ombre et de sang. Son histoire rejoint elle aussi le grimoire afin que tu saches, ami Arpenteur, son rôle et sa nature. Ainsi peut être verras tu Kjarros par un autre prisme que celui de la haine ou de la peur qui souvent étreint le cœur des lecteurs de L’Ombre des Trois Pics.

 

Réécrire comme je te le disais n’est pas une mince affaire. Aux yeux d’un écrivain, d’une plume, le grimoire qu’il confie à l’imprimeur, à l’éditeur, ne sera jamais parfait. Il doutera toujours de la qualité de son œuvre et pourrait remettre sur le métier mille fois son ouvrage. C’est la raison pour laquelle cette réécriture, que j’estimais nécessaire et plus juste pour toi, prends du temps, beaucoup de temps. Comme je te le disais cela va bien plus loin qu’un simple correction orthographique. J’œuvre chaque jour pour te livrer le meilleur des grimoires et ainsi ferai-je toujours. Il en est de mon devoir d’écrivain.

 

L’exercice s’il n’est aisé et si beaucoup de plumes le redoute est cependant plaisant à bien des égards, contrairement à ce que disent beaucoup de mes confrères et consœurs. Si certains maudissent dieu ou le diable de les avoir mené sur ces chemins de réécriture moi je béni Limnos, dieu des arts de ce temps, protecteur des artistes des Terres d’Ilhyya de m’y avoir conduit. Je prends plaisir à me relire, n’y vois ici aucun orgueil mais une simple fierté de l’ouvrage accompli. Je savoure avec délice les tournures inspirées par les esprits du verbe, les quelques poèmes dont les vers parfois chantent et parfois dissonent. Alors je réécris, martelant l’or et le vermeil pour faire des soleils noirs de la poésie des astres flamboyants, incantations sacrées ou maudites qu’ils clament en des temps d’urgence. Je me maudis parfois de fautes imbéciles et de tournures si confuses qu’il me faut me relire par trois fois pour identifier le narrateur. Alors, par jeu de périphrase et par les noms je fais de la fange une eau la plus limpide possible. Je ne délaisse aucun passage, aucun paragraphe, aussi court fût-il.

 

Avec la réécriture mon style et ma prose s’affirment et s’étendent. Le travail je le reconnais était nécessaire, bien plus sur la forme que sur le fond. Car dans le fond tu tiendras entre tes mains un morceau de l’histoire des royaumes. Et dans le fond un roman sans chapitres où l’histoire de Kjarros en un torrent furieux t’emportera à l’ombre des Trois Pics. Vingt chapitres découpaient ce récits et en brisaient l’harmonie et l’unicité. Ne t’inquiète de rien car je ne te laisserai pas sans plage de repos, des lieux de paix, par le visuel, te permettront le repos. Ainsi la réécriture permettra d’unir plus encore le fond et la forme.

 

Je te laisse désormais et pars me replonger en ces sombres temps. Que les dieux et les déesses des Terres d’Ilhyya t’accompagnent. Je retourne en mon palais roulant pour, à la lueur des chandelles, reprendre plume et parchemin, et poursuivre cette réécriture.

Illustration "The Writer" de Morkar DFC

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