Il est le lien unissant hommes et bêtes, il est les mots prononcés lors du grand voyage des hommes. Ces phrases, nées en des temps plus rudes que ceux de l'âge de sang, n'ont jamais changé. Elles
bâtissent entre les terres des âmes des ponts que seuls les vices immondes peuvent briser. Il est l'inviolable serment que les bêtes honorent jusqu'au-delà de la mort. Son histoire est ancienne.
Laisse-moi te la conter.
Maîtresses des royaumes depuis les premiers âges, gardiennes des terres, des mers et des landes d'azur les bêtes des royaumes parcourent les Terres d'Ilhyya avec elle depuis plus de cent mille
milliers de lunes. Aux âges anciens, lorsque le forgeur d'âme parvint en des corps étranges à emprisonner les étincelles du brasier originel, les premiers hommes naquirent. Ils étaient et
demeurent encore des créatures fragiles qui malgré les âges ne comprennent ni ne voient toutes les beautés de la nature. Ils tentent de maîtriser les arcanes et, poussés par je ne sais quelle
folie, veulent des royaumes découvrir chaque lieu, des profondeurs de la terre aux landes glacées des hauteurs azuréennes. Ils agissent parfois de manière étrange, oubliant tout instinct de
survie. Leur folie est, aux yeux des bêtes un amusement certain.
Mais cet amusement, cette quête infinie et insensée porte aux bêtes de nouvelles terres, de nouveaux royaumes que les titans en ces âges reculés ne faisaient qu'achever. Et les hommes, ne
reculant devant rien malgré la mort promise, gravaient dans leur mémoire le moyen d'y revenir. Longtemps les prédateurs les chassèrent. Ils étaient proies faciles. Quelques paisseurs tentèrent de
s'interposer, longues défenses et sabots, en vain. Les dieux étaient jeunes encore en ces temps, riaient de ces créatures mortelles et de leur brève existence mais dans l'ombre du trépas Oldir,
le forgeur d'âmes, amélioraient son œuvre.
Les années passèrent, les décennies puis les siècles sans que rien ne changea de cette cohabitation aux profits mutuels malgré les chasses et les trépas. Le regard des bêtes sur les hommes
changea. Ils possédaient en caractère mille traits, les uns plus sages, les autres plus violents ou plus guerriers, semblaient garder au fond de leur âme les étincelles de ces âges reculés qui
les avait fait devenir homme, quittant sur des milliers de milliers d'années les eaux primordiales pour la terre. Ils avaient été bêtes mais de leurs âmes animales ils avaient tout oublié ou
presque. Et les bêtes de conseils en conciles se prirent à penser qu'il serait peut-être bon que ces hommes survivent. Alors la longue marche commença.
Dans l'ombre et en pleine lumière elles se mirent à les suivre, cachées juste devant leurs yeux. Elles n'étaient aux premiers temps à leurs yeux que bêtes de sommes ou périls. Puis le voisinage
des âmes fit naître entre certains des amitiés. Ils marchaient côte à côte, se protégeaient jusqu'au jour des premières larmes de cristal, lorsque sous les lunes de sang une horde humaine fut
massacrée et dévorée. Les bêtes une nuit durant pleurèrent leurs frères et jurèrent de ne jamais laisser cela se reproduire. Des cœurs meurtris et des gorges noyées de larmes montaient le même
cri, la même désespérance.
Ainsi naquirent les premiers mots du serment des protecteurs. Elles ne juraient ni sur les dieux ni sur les titans ou sur aucun esprit non. Elles prêtaient serment de toute la sincérité de leur
âme, leur honneur pour seul gardien de la parole donnée. Les mots prononcés en ces temps étaient ceux de la langue de Llyw, la langue des bêtes que bien des siècles plus tard quelques érudits
ashorn, versés dans le langage, traduisirent en leur langue puis, bien des temps plus tard en langue commune.
Le serment des protecteurs est un texte sacré chez tous les peuples des Terres d'Ilhyya, un texte si ancien et si important qu'en toutes les demeures, ou presque, il est présent. Certains
l'affichent au mur ; d'autres le gravent dans la pierre, le bois, la glace ; d'autres encore se le font tatouer à même la peau. Le serment est enseigné à tous les enfants dès qu'ils maîtrisent
les rudiments du langage, il est enseigné dans les écoles et tous les lieux de savoirs. Il est une chose si commune que rares sont ceux qui ignorent son existence. Les solitaires, ces êtres sans
protecteurs, eux-mêmes le connaissent et l'honorent.
Le serment s'il est prêté par les bêtes, lie les deux âmes jusqu'au trépas de l'un, de l'autre voire des deux êtres. Et les hommes, au fil des âges, ont appris à honorer cette parole, refusant
autant que faire se peut les grands périls, défendant leur protecteur au péril de leur propre vie. Certains même tentèrent de se sacrifier pour le sauver. Le lien est puissant, le Verbe juste, la
parole sacrée. Ainsi est le serment des protecteurs qui pour des âges encore unira hommes et bêtes.
Illustration "Guardian of the Ages" de Rafael Castorena

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