Il est, cela est de commune notoriété, des écrivains architectes, de ceux qui planifient tout, tracent cadres et plans, font fiches de personnages, possèdent leur carte d’identité et savent tout d’eux avant même d’écrire la moindre ligne. Et puis il y a les jardiniers, ces esprits plus libres à mon sens, jetant aux vents les graines des idées parfois à peine esquissées, sans même savoir ce qui va jaillir de leurs terres fertiles. Je suis de ceux-là, je suis des jardiniers mais je suis de la lignée, fort rare, des jardiniers fous et aujourd’hui je te livre plus de détails sur ces êtres étranges que nous sommes.
Lorsque j’écris, que cela soit une nouvelle, un roman ou tout autre projet littéraire je n’ai bien souvent qu’un titre, une photographie d’un instant des royaumes, parfois pas même l’ombre d’une image juste une sensation. J’ignore totalement si ce que je ressens sera le début, la fin ou le cœur du récit mais cette sensation existe et il me la faut faire vivre. Elle est la graine, magnifique et fragile, que je plante dans le terreau plus que fertile de mon imagination. Si l’apparition de ces graines est aussi soudaine qu’inattendue elle ne se peut prévoir, encore moins chez moi être provoquée. Je n’écris pas par plan ou route. J’en ai mille fois tracées, sur des cartes éphémères, ai fait mille plans qui tous et toutes finirent enterrés dans les profondeurs ardentes des monts de feu.
J’ignore toujours les premiers mots d’un nouveau récit mais j’ai cette graine planté qui fait jaillir de ses fleurs un mot, une phrase que je note. Comme les fleurs de ce monde ces graines de récit, lorsqu’elles s’épanouissent, ont mille apparence. Certaines deviennent titre, d’autres phrases, d’autres encore des pans entiers de l’histoire. Sur les plaines infinies de mon imagination je les jette par pleine poignées, ignorant souvent, pardon, ignorant toujours ce qui va pousser. Alors le jardinier se transforme en fouisseur et dans les profondeurs de la terre je cours observant l’entrelacs des racines, regardant les chemins des idées qui s’assemblent pour mieux croître ou se tuer. Car nombreuses sont celles qui ne survivent pas à l’épreuve. Beaucoup y verraient un échec et en concevraient tristesse, cela étend sur ma face redevenue humaine un large sourire.
Une idée, si elle est vraiment destinée à être exploitée, renaîtra toujours. Peut-être pas en ce temps ni avec telle graine mais elle renaîtra je le sais, je le sens. Et le temps de cette petite mort elle servira de terreau fertile à d’autres idées, à d’autres prodiges de la merveilleuse nature de l’esprit.
J’admire et je respecte infiniment mes confrères architectes mais quand j’observe leurs cathédrales de papier pour moi par trop ordonnées je n’y sens que froideur et vide, quand bien même elles sont faites avec toute la passion du monde. Je suis moi aussi un bâtisseur de cathédrales et de temples, un façonneur de monde mais à l’ordre je préfère mille fois le chaos. Dans l’imprévisibilité des idées et de mon esprit se tissent parfois des ponts entre deux montagnes. Des sommets enneigés, des rêveries animales des bêtes de ce jardin fou, naissent les sources tour à tour sombres et claires qui sur les plaines creusent leur lit. Le long du chemin les rus se changent en rivières puis en fleuves, tournent et retournent, plongent dans le dessous de la terre pour mieux créer çà et là des lacs immenses sur les berges desquelles fleuriront d’autres idées. Les rivières deviennent fleuves aux rages de torrent,
Dans ces flots je me jette en une poupée de chiffon, les poings serrés sur des poignées de graines que les vents des idées dispersent partout, que les eaux font germer dans l’instant. Ballotté par des flots que je refuse de maîtriser, emporté par cent mille idées je vois naître et mourir d’entiers royaumes, des peuples et des cités. Ils sont les fruits des parchemins oubliés, ces idées fulgurantes de romans que je n’écrirai pas mais que j’offrais jadis à ceux qui les voulaient écrire. Peut-être un jour parviendront-ils de nouveau jusque sure la toile des internets je n’en sais rien.
Le jardin de mes idées n’a en vérité ni commencement ni fin, j’y erre et me perds chaque jours, humant le parfum des fleurs, joyeux arpenteur fier de chacune d’elles fût-elle la plus improbable et la plus impossible des histoires. Car, en vérité, aucune histoire n’est impossible. C’est bien souvent les plus folles qui naissent les premières sous ma plume. Les graines de ces récits naissent souvent de manière spontanées, parfois de la rencontre d’une illustration, d’une vision. C’est par l’image d’un dragon perché en haut d’une falaise que me vint l’idée de la Nuit des Griffons, mon prochain roman, dont l’histoire n’a rien à voir avec les dragons et dont la première version à moitié achevée est partie au feu. Mais ceci est une autre histoire que je conterai peut-être. Ainsi, disais-je, une simple image, qui, dit l’adage, vaut mille mots, en fait naître des milliers. Je ne m’attarde ni sur le fond ni sur la forme mais sur l’intime sensation qu’elle me procure. Y sens-je de l’urgence, de la paix, de la violence ? Parfois un peu de tout cela parfois ce n’est qu’une vibration étrange, une bizarrerie qui, je te l’avoue a pour mois plus de charme que toutes les intentions. Ce grain de folie que l’œuvre provoque est l’agitation de mon imagination. Je sens alors la naissance d’une idée, et lui laisse tout le temps de mûrir et de s’incarner. L’éclat devient graine d’histoire, fragment de légende.
L’œil n’est pas le seul organe à ainsi entretenir le jardin fou où j’erre depuis vingt ans, les oreilles le sont aussi. Depuis longtemps j’écris en musique, écoutant et sauvegardant plus de playlists et de titres que je n’en puis avoir souvenance. Le rythme d’une batterie, la découverte d’un instrument, la reprise étonnante d’une chanson peuvent me jeter en des recoins inconnus du jardin, en ces terres sauvages où j’aime tant à me perdre et où, toujours je plante d’autres graines de récits. Il est dans la musique des effets étranges qui me poussent à la danse, à d’autres rêveries, à d’autres folies. Je ne fais alors que planter, j’unis en des mariages tantôt heureux tantôt malheureux deux fleurs d’imaginations tentant de créer des hybrides fabuleux. Mais au vacarme de la musique j’aime opposer la quiétude du silence, ordonnant aux vents qui balaient les terres de mon imagination de se taire tout à fait. Alors ma mémoire prends le relais et compose sans que je l’entende d’autres symphonies, ouvre dans les chemins de la terre des ruisseaux inconnus abreuvant ce jardin fou.
Les hybrides fabuleux naissent, pas aussi souvent que je le souhaiterai, mais c’est tant mieux, et forment dans mes récits ces instants de grâce où ma plume traduit avec une précision parfaite les mots et la force des légendes. Ces quelques mots, parfois quelques phrases me restent gravées au cœur et me rendent fier. D’un geste je dresse dans ce jardin fou le trône que la nature emportera bientôt. Alors je m’assieds et j’observe les miracles de la nature. Ces hybrides sont fleurs immortelles. Pour l’anecdote, il y a plus de vingt ans j’écrivais mon premier roman dont le manuscrit par malheur fut perdu. Lors de sa relecture j’y trouvais un joyau né de ces hybrides. Je ne pourrai aujourd’hui te dire ces vers de mémoire mais, même plus de vingt ans plus tard je peux retourner à l’endroit exact de sa naissance dans ce jardin fou de mon esprit et revoir la beauté de cette invocation des griffons.
Jamais je ne saurai écrire avec plan et chapitres. Je l’ai fait, une fois, et cela m’a fort déplu. Ce que je plantais alors se révéla murailles de pierres qu’aujourd’hui j’abolis de mes armes les plus folles et de mes marteaux de guerre les plus lourds. Aux folies de mon imagination, aux lois naturelles je rend ces endroits du jardin. Les portes qui les séparaient sont rompues et leurs bois viendront nourrir la terre pour de nouvelles idées. Je suis un jardinier fou, j’ignore le matin où mes pas me mèneront dans ce jardin, j’ignore quand j’entreprends un récit où les pas de mes personnages me mèneront ni même s’ils feront ce que j’imaginais au départ. Souvent, bien souvent ils ouvrent des voies auxquelles je n’avais pas pensé et qui m’entraînent sur des chemins si différents que la scène de fin qui me semblait parfaite devient soudain triste et terne, signe que la fleur se meurt. Si cela est vrai pour les romans qui sont souvent des œuvres longues cela est vrai également pour chacune de mes nouvelles. Ce n’est jamais la longueur du récit qui me fait m’égarer dans les mille allées de mon jardin et qui bien souvent m’emmène hors des sentiers battus, ces sentiers par ailleurs n’existent pas.
Les récits ne sont pas chez mois des allées droites aux courbes pensées mais de fabuleux labyrinthe sans lois ni règles où je peux d’un simple geste traverser les murailles et qui changent à chaque pas. Ce jardin fou je le cultive depuis plus de vingt ans sans aucune limite, ne le contraint en rien. Il se développe des profondeurs des souvenirs aux célestes hauteurs d’un avenir inconnu. Il est mon terrain de jeu. Voilà l’ami, mon témoignage en tant que jardinier fou, voilà comment je crée. D’ailleurs il est temps pour moi de te laisser et d’y replonger avec délices un autre récit attend mon retour.
Illustration "Wild Garden" de Geoffrey Ernault

Écrire commentaire