Ce matin est matin difficile, la montagne est haute devant mon regard encore embrumé. Si écrire est une aventure solitaire qui te mène par monts et par vaux, sur les chemins des récits que ta plume trace, que tes doigts sur les touches de ton clavier font paraître, l'autoédition est une montagne, un de ces sommets enneigés que l’on n’atteint jamais du premier coup et qui demande bien des sacrifices. Je ne te donnerai ici ni conseil ni leçon, je n'ai aucune autorité pour cela. Aujourd'hui, en ce petit matin de juin je te partage simplement mon sentiment.
Cette montagne je l'ai déjà vaincue, par deux fois mais aujourd'hui ses sommets me semblent plus inatteignables encore qu'ils ne le fussent jadis. J'ai refusé, par choix, l'écho et les vents des
réseaux sociaux, emportant dans mon havresac les pierres de mon sanctuaire. Ce matin j'ai gravi les premières pentes, les plus aisées, celles de l'écriture (qui, je me dois d'être honnête, sont
déjà de belles épreuves). Le chemin se corse, un chemin dont je sais les étapes : la relecture, la correction, la mise en page, la couverture et tant d'autres. J’eus pu choisir de ne pas être
seul, de prendre la voie, plus confortable de l'édition (elle n'est pas sans cahots mais elle est à mon sens moins ardue), de m'entourer de bêta-lecteurs et de correcteurs, la vérité est que je
n'en ai ni les moyens ni l'envie. Et le vertige de cette solitude ce matin est grand. Je mesure pleinement l'ampleur de la tâche à accomplir.
J'écris pour moi depuis plus de vingt ans, pour toi depuis près de sept années désormais. Chacune de mes œuvres je la veux la plus aboutie, la plus fidèle à ce dont je témoigne. Car je ne suis
que cela. A mes yeux je ne suis pas démiurge, je suis comme toi un arpenteur des Terres d'Ilhyya qui, dans ses grimoires témoigne de ce que j'y ai vu, des légendes et des histoires qui les font.
Si ma plume peut parfois être complexe, ample voire longue, elle est le nécessaire témoin de ces évènements. Un éditeur traditionnel me demanderait de lisser mon verbe, de simplifier, de faire de
mon torrent noir des ruisseaux aux cascades artificielles. Et ceci je m'y refuserai toujours.
Je traque avec acharnement les coquilles et les fautes, m'aide de tous les dictionnaires et outils de grammaire à ma disposition, des livres précis pour les vocables importants, les inventent
lorsque cela est nécessaire. Et cela, loin de me simplifier la vie, rallonge un peu plus le chemin, élève le sommet de cette montagne vers de nouvelles hauteurs. Je sais que la route est encore
longue alors ce matin, devant l'immensité de ce qui reste à accomplir je me sens bien seul face aux versants et aux névés à venir. Alors je choisis l'une des roches du chemin et je m'y assois. Il
est temps pour moi de faire une pause, de contempler ce que j'ai déjà accompli et de m'autoriser, pour une fois, à être fier de cela.
Il n'est dans cette fierté aucun orgueil ni aucun égo, juste la conscience de la route parcourue. Je ne suis de ceux qui suivent sans faillir le chemin et je m'égare souvent dans mille aspects de
mes grimoires, passant des prémisses à la couverture, écrit un bout de chapitre puis réfléchis à la couverture. Je vais et viens sans cesse sur mille chemins et cela ne changera pas. Je me fous
des conseils moralisateurs des autres. Ceux qui me disent comment marcher n'ont jamais porter mes souliers. Les avis bienveillants je les accueille et garde en souvenir ces silhouettes
rencontrées sur les versants de cette montagne solitaire.
Il me faudra le long de la route devenir maquettiste, correcteur, graphiste et mille autres postes. Il me faudra vendre le livre et le défendre. Tant de rôles, tant d'tapes sur la route. Alors
sur mes bras je lace mes brassards, reprends mon bâton de pèlerin et reprends la route, un pas à la fois, savoure chaque beauté, chaque réussite, si petite soit-elle. Je me satisfais d'un mot
ajusté, d'une phrase retravaillée, d'un paragraphe ajouté qui apporte clarté et sens a des passages autrefois sibyllins. Je note sur mille carrés de papier les idées qui me viennent sachant que
sans le vouloir j'en jetterai la plus grande part et que celles sui doivent rester resteront en mémoire. Je voulais d'une seule marche gravir la montagne mais, je te l'avoue, elle est bien trop
haute pour cela. Et devant l'immensité de pierre et de neige, de forêts et de versants je prends les chemins de traverse, dresse sur ma route mille jalons.
J'irai de l'un à l'autre avec patience et confiance, me donnant mille objectifs que j'atteindrai. Aux diables tous les donneurs de leçon, aux diables tous ceux qui ne crois pas en moi. Je sais
que j'y arriverai et ne cesserai jamais. Aucun des aléas de la vie ne m'a fait renoncer, aucun ne le fera. Je suis écrivain. Je l'ai découvert il y a plus de vingt ans, lorsque j'entamais ma
première ascension. Ce jour-là je mesurais enfin à quel point j'étais à ma place. Aujourd'hui encore je me félicite d'avoir trouvé ma voie. De t'écrire ces mots, Arpenteurs, de te livrer ce
témoignage brut et sans fard me fait un bien fou. Déjà je sens, alors que je termine ce billet, l'envie de reprendre la route. Les mots me reviennent, le torrent des légendes déferle en mon
esprit. Je ne sais combien répondront à ces mots mais ils sont désormais posés et ne m'appartiennent plus.
Quant à moi je lace mes chausses, reprends mon bâton, porte fièrement mes brassards et reprends le chemin du sommet où, je le sais, je trouverai mes lecteurs. Je ne te dis pas adieu l'ami, mais
au revoir et à bientôt. Car je sais que nous nous rencontrerons un jour.
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