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DE L'ORIGINE DU VADEMECUM DES ARPENTEURS

Il n'était aux origines que feuillets volant aux vents, noués d'une cordelette de chanvre, parchemins épars que les Érudits de la lignée des errants assemblaient lors de leurs veillées, lorsqu'ils se retrouvaient aux hostelleries des cités ou, parfois, autour d'un feu dans les lieux les plus reculés des royaumes. Mille peaux et cuirs les protégeaient des intempéries, fruits des chasses et des trouvailles en chemins. L'os et le bois lui donnèrent structure, unirent les feuillets et les rouleaux en un proto-grimoire qu'ils consultaient en la citadelle d'Emros, lieu des savoirs. Chacun à cette édifice apportait sa pierre et les pages bien ordonnées devinrent un chaos de notes, d'inscriptions et d'annotations corrigeant, confirmant ou infirmant tour à tour ce que les érudits consignaient.

Il est né des errances éternelles, nourri des savoirs des premiers arpenteurs, quelle que fût leur voie de destinée, ils le nommèrent le Grimoire des Arpenteurs et prestement l'augmentèrent de mille savoirs. Au fil des ans et des décades, des siècles et des sages mille érudits travaillèrent à son élaboration. Il connut toutes les structure fut tantôt un assemblage chaotique de connaissances que la seule logique de pensée des copistes commandait. Cette structure fondamentale leur plaisait car elle ne restreignait en rien le flot de leur esprit mais elle possédait un désavantage certain, celui de la perte de temps. un arpenteur entrant en une terre inconnue, croisant quelque bête peu commune devait durant de longues de très longues et parfois fatales minutes trouver l'information qui lui permettait de vaincre. Alors l'ordre alphabétique lentement s'imposa. Les défis aux fils et aux filles juvéniles de tous les peuples furent lancés, le temps de réponse en clepsydres mesuré afin de tester le meilleur système de classement. Et cet ordre de très loin surpassait tous les autres pour ce grimoire.

Yaneos, maître de la grande bibliothèque d'Emros, protecteur des grimoires, fut l'un des premiers sages à travailler sur l'ouvrage qui très tôt devint chez lui une passion dévorante. Il ne chercha pas à en faire l'ultime grimoire de tous les savoirs des royaumes, de cette tâche tous ses pairs se chargeait déjà, il n'avait au cœur et à l'esprit qu'un dessein, donner aux Arpenteurs le grimoire le plus utile et le meilleur pour leur permettre de se lancer à l'assaut de l'exploration des royaumes. Ce fut tout naturellement lui qui rédigea la lettre d'introduction du grimoire et si ses mots semblent jeter tous les arpenteurs vers de mortels périls il n'en est rien. Il garde envers ce grimoire rédigé à mille mains tant de confiance qu'il est prêt à mettre en jeu son honneur et sa probité. Innombrables furent les versions de ce grimoire qu'il emmena en voyage, chaque fois l'améliorant, comblant les indicibles lacunes, chassant les descriptions inutiles, décrivant lui-même chaque peuple des royaumes, abrégeant les pages trop longues, s'attardant jusqu'à d'insignifiants détails du quotidien qui, s'ils semblent inutiles permettent aux arpenteurs de connaître les us et coutumes des royaumes.

Aux feux les anciennes versions, rendant aux vents et aux cendres les savoirs inutiles en d'autres grimoires consignés. Le Grimoire des Arpenteurs fut de cent pages comme de mille huit cents, les pages parcheminées se couvrirent de tant de symboles et de mots que seul les auteurs de ces annotations parvenaient à les déchiffrer. Ce galimatias informe devenait, sous leurs dictées, de nouveaux feuillets, des bandeaux de papier cousus à même les pages. L'ouvrage qui jadis ne pesait plus d'une livre à la ceinture des arpenteurs en pesait, selon les versions jusqu'à six, alourdissait leur démarche, les privait de mobilité et d'adresse lorsqu'ils ne le perdaient simplement pas, le cuir cédant sous le poids. Aux maîtres relieurs furent commandés d'impossibles couvertures à la fois plus solides et plus légères. les sortilèges des arcanes du vent en invisibles sceaux furent appliqués mais rien n'y faisait. 

L'impossible solution pourtant fut trouvée par un jeune Arpenteur qui, après avoir payé à prix d'or le droit d'entrée au scriptorium des Érudits pour consulter la plus lourde version du grimoire, la lut et avec assurance leur dit qu'ils n'étaient pas plus intelligents que des nouveaux nés. Grand fut l'émoi des sages, surpris d'une telle audace. Mille questions furent posées, tourbillons d'interrogations, torrent de pensées que l'arpenteur en quelques mots fit voler en éclats. Il ne suggérait pas l'union et l'harmonie mais le chaos dans l'harmonie. Les voix s'élevèrent, la colère gronda puis Yaneos ordonna le silence. Cet arpenteur, cette face léonine aux bois de cerf avait raison, asséna t-il. Qu'importe à un arpenteur le nom de chaque esprit et la description précise de ses pouvoirs ou bien encore les mille et unes races de chiens et de bêtes errantes dans les cités. Certes tous ces savoirs devaient être conservés mais un arpenteur voyageait en général léger. À trop vouloir les informer de tout il les submergeait. Alors furent créés les cercles des Grimoires d'Arpenteurs.

Aux chasseurs les grimoires d'armes et de proies,  aux maîtres des cultes les grimoires des dieux et déesses des temps anciens et de ceux de ce temps, ainsi en allait-il pour chaque voie de destinée. Le Grimoire des Arpenteurs, reprenant son essence et sa vocation première s'allégeait. Sans se départir de son assurance celui qui les avait traité de sot arrachait les pages inutiles, rayait ce qui selon lui n'avait aucun intérêt, annotait selon son expérience les fausses idées, en suggérait mille, discourant une octe durant sans répit ni repos. Lorsqu'il se quittèrent enfin Emros toute entière était soumise  au plus enfiévré des chaos. Les Messagers furent mandés et envoyés à travers les royaumes avec le même ordre, celui de créer pour chaque peuple, pour chaque lignée le grimoire des arpenteurs. Cela signifiait un travail de titan mais après tout ils avaient l'éternité devant eux.

Alors ils se mirent au travail, donnèrent rendez-vous à la chimère dans trois ans et travaillèrent d'arrache-pied sans un seul jour de repos. Ils firent de ce grimoire l'une des tâches les plus complexes et les plus importantes de tous. Au terme des trois années de sa création le Grimoire des Arpenteurs était prêt et la première des versions fut transmise aux copistes et à ces fols inventeurs qu'étaient ceux qui se nommaient et se qualifiaient d'imprimeurs, capable de reproduire en une octe un livre que les copistes mettaient un mois à produire. La chimère revint, reçut des mains de Yaneos même le second exemplaire, le premier devait à jamais demeurer une pièce maîtresse de la grande bibliothèque. Aux messagers fils des vents la chimère, après ses remerciements, préféra d'autres porteurs de nouvelles, moins aimés, redoutés parfois mais tout aussi prestes et bien plus nombreux.

Les maître rats aux invitations de la chimère répondaient, gagnaient ses épaules écoutant ses murmures. Certains d'entre eux, aux longues oreilles, aux pattes proéminentes, ne laissaient aucun doute sur leur lignage. Ils étaient de ces rats des palais aux grimoires, de ces avides de savoirs que la chimère libérait aux portes d'Emros. Ainsi la nouvelle se répandit en quelques octes à travers toutes les cités des hameaux aux grandes métropoles et les commandes affluèrent. La renaissance du Grimoire des Arpenteurs s'initiait. Cette nouvelle fut jour de fête, les arpenteurs aux tavernes payaient d'innombrables tournées générales, célébrant ce livre qu'ils empruntaient en nombre sans jamais être certains de les ramener. Les vols se multiplièrent, les étals des marchés sombres virent apparaître des copies hâtives, puis les étals des marchands les accueillirent bientôt. Et les arpenteurs novices firent de ce grimoire l'indispensable compagnon de leur voyage.

Le grimoire et sa légende étaient nés mais il était tout à la fois livre et chimère. Le temps apportait avec lui de nouveaux savoirs, de nouvelles connaissances qui remettaient en cause ce que les âges passé avaient consigné. Alors les Érudits dans la trame du papier, dans le secret des couvertures de cuirs et de peaux cachèrent les arcanes d'Anabaa, déesse du savoir et de la Justice qui devaient sceller le grimoire dès lors que plus d'un dixième des informations s'avéraient erronées. Yaneos à ses côtés conservaient la clepsydre dont chaque goutte qui s'écoulait représentait un exemplaire du grimoire des Arpenteurs scellé. Et les nouvelles éditions du grimoire naquirent, les unes après les autres, luttant contre le temps afin qu'aucun des grimoires jamais ne fut plus scellé.

Il est de nos temps un ouvrage nécessaire aux novices, un grimoire qu'au fond de leur havresac même les plus expérimentés des Arpenteurs gardent, leurs pages aux marges emplies de notes et d'observation, corrigeant les sages, se préservant sans le savoir du sceau qui les devait fermer. Ainsi naquit le Grimoire des Arpenteurs, ainsi vit-il, ainsi vivra t'il encore durant des âges.

Illustration "Concept art" par Dan Volbert

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